En cours

A l’aide d’un brigadier, quelqu’un frappe douze fois le plancher. Trois coups lui répondent, l’un venu des cintres, l’autre du dessous et le dernier de la coulisse. Le rideau se lève et la rampe s’éteint.

L’espace est en effervescence. L’ordre si harmonieusement distribué se transforme en un remue-ménage indescriptible. Un coup de baguette magique, peut être, mais dans ce lieu si insolite, on ne croit guère à la magie. On s’agite, mais on ne s’entrechoque pas, on s’éclate en une multitude de grains minuscules qui folâtrent en attendant la rencontre espérée, on frappe sans ménagement les bords imprécis de la maison d’un soir. Le sorcier porteur de baguette se nomme Higgs, quelque entité mystérieuse lui intima, l’ordre de chasser le chaos et de mettre tout le monde au travail. Obéissant aux commandements du maitre, il exécute son ouvrage. Personne ne sait comment il pratique mais chacun y trouve son compte. Ceux qui n’acceptent pas ses bons offices sont mis à l’écart ; rebelles par nature, on les habille d’une perle de lumière pour qu’ils puissent être identifiés. Les autres connaissent le champ providentiel. Ils ont un goût prononcé pour le désordre ; cet engouement reste une énigme, un secret bien gardé. Ce qu’ils désirent par dessus tout est de s’accoupler avec les éphémères que le sorcier répand si généreusement. Ils ne le savent pas, mais ce condensat leur donne une existence et le temps pour la bien conduire.

Secrets habitants du rien, pensiez-vous! Vous êtes pesants et tombez désormais dans un vide qui se pare de votre présence ! Entre chacune de ces pépites, l’obscurité si obscure d’habitude contrarie son propre principe. L’ébène et le geai récusés, émergent le noir des abimes et la lumière, en même temps.

Le paradoxe réveille dame raison. Elle renifle la contradiction. Son travail est de pourchasser sans relâche les propagateurs de sornettes. Elle vient de trouver une proie. Elle affute sans retard ses armes maitresses, la logique et l’interrogation. « Mais alors, dit-elle, le vide n’est plus vide ! Où sont passés les grains de lumières bannis? Quel mage détient pareil pouvoir ? Qui est ce monsieur Higgs ? Qui raconte cette histoire à dormir debout ?»

La raison n’a pas tort, c’est là son attribut principal. Pourtant sa domination révèle quelques brèches qui s’ouvrent et se referment au gré du génie de contradicteurs. Dès que l’on parle d’amour, elle court se cacher derrière ses paradigmes de peur qu’on lui vole sa raison d’être. On lui dit de la beauté, elle se pare du nombre Phi. Pire ! Un cercle est parfait dans l’imagination, jamais sur une feuille de papier, n’en déplaise au nombre Pi. Haro sur ces nombres irrationnels et transcendants qui l’empêchent de décider qui du rêve ou de la réalité est le plus réel.

A bout d’arguments, incapable de discerner le vrai du faux, elle témoigne que  sa véritable nature est un théâtre bien singulier. Un théâtre dites-vous? Mais nous y sommes ! Pourquoi n’avez vous pas allumez le feu de la rampe? On n’y voit goutte ! Ce morceau d’histoire, ce petit bout d’espace méritent qu’on les éclaire. Soit ! On braque les projecteurs, on organise le jeu des lumières, on libère le feu. On a compris qu’il s’agit du produit de l’imagination de Mr Higgs, le physicien britannique, écossais d’adoption. Son œuvre décrit de biens étranges personnages : des bosons et des photons. Le scénario veut décrire la réalité et tordre le cou à l’angoisse de l’incertitude. On sait maintenant qui est le scénariste mais toujours pas l’auteur, il se peut que l’un et l’autre aient été en étroite relation et que le second ait soufflé son texte au premier. Pure conjecture certes ! Mais la scène ne se prive pas d’hypothèses scabreuses.

Il y a un problème ! On ne voit rien malgré l’éclairage intense. Pour que le spectacle prenne forme, il faudrait tout éteindre et se transporter dans les couloirs sombres  d’un accélérateur de particules. A force de vouloir éclairer la nuit, on a perturbé le cycle de nos héros. Ils refusent obstinément de se montrer tant que l’on n’a pas restauré leur environnement. L’acte d’amour s’appelle interaction, pas orgie collective et les voyeurs en sont exclus.

Heureusement, le Théâtre à beaucoup de ressources, il n’a que faire de ce genre de contradictions. Il met en présence des personnages si originaux qu’ils n’ont pas besoin pour exister, d’une raison quelconque. Il leur suffit de « porter la réalité à la scène et de l’interroger ». Higgs, le bon docteur, l’a fait en postulant la particule à laquelle il a donné son nom. Certains aimeraient bien l’appeler la particule de Dieu. On apprend que cette particule n’a rien à voir avec Dieu, car elle appartient à un champ omniprésent qui confère une masse aux particules qui en sont dépourvues.

Reste que l’on connaît le  « comment », mais « qui et pourquoi » gardent leur mystère : pas de chance et toujours pas d’auteur. Il faudra attendre de nouvelles illuminations ou des interprétations qui devront peut-être à l’extravagance. Qu’importe, on trouve beaucoup de metteurs en scène qui l’entendent de la même oreille, pour qui, l’œuvre d’art n’est qu’une idée qu’il suffit de développer. Ils se projettent au delà des horizons et confondent avec talent le réel et l’imaginaire. Puisque le rêve est perfection, c’est lui qui mérite de matérialiser la connaissance de l’univers, personne d’autre. Oubliées les questions fondamentales, elles n’ont pas de réponses dans le système de pensée qui les génèrent. Elles ne sont pas permises et la raison n’y peut rien puisque c’est elle-même qui le prétend.

Ce qui n’est pas permis attire plus que ce qui est nécessairement acquis ou esclave de la doxa. Douter de tout est même une technique efficace car l’esprit n’est pas conçu pour se donner à lui-même ses propres barrières. On n’en est pas plus savant, mais au moins les lois d’incomplétude se vérifient parfaitement. Le petit monde dont il est question a bien compris tout cela, de sorte qu’il n’a pas besoin de savoir s’il était nécessaire qu’il existe ou s’il fut crée par autre chose que lui-même. Fin du premier acte : effondrement de la raison et danse effrénée des personnages pour le célébrer. Le rideau est tiré mais demeure l’angoisse d’une idole perdue. Le spectateur n’aime pas qu’on brise ses idoles, cela le contraint à rompre avec ses erreurs. Il lui faudrait du courage alors qu’il exige du théâtre le droit au rêve.

La masse, le temps, l’espace, recette divine ou soupe contrainte par les lois de la nature, paraît la matière. Elle est bien seule sans personne pour la courtiser. Le rideau se lève, pour le second acte, il dévoile la nudité de la belle à des spectateurs avides de la dominer. Allumés les spots, la matière exulte, elle renvoie la lumière en exhibant des charmes aux courbures presque parfaites, celles de l’espace-temps. Lorsque que l’on parle d’une maitresse aussi exigeante, on devrait parler de courbes, mais rien ici n’est comme ailleurs: il faut accepter de ne rien maitriser, parfois de ne rien comprendre et se tromper souvent. Elle est sublime, elle suffit à enflammer corbeilles et balcons, mais c’est une scélérate, le metteur en scène la conçue ainsi. Au diamant que l’on croit si pur, il a pris soin d’acoquiner un neurone, produit d’une autre histoire de Higgs, aussi parfait que sa consœur, mais dont l’apparence provoque le dégoût. Regardez-le, armé de ses axones, telle la pieuvre, occuper avec son réseau le jardin, tandis que la traitresse se prostitue coté cour !  Ces deux-là ne tarderont pas à s’affronter, se quereller, se battre et enfin s’accoler. Il leur faut du temps, mais du temps, il n’y en a pas car le metteur en scène est pressé. Ils n’ont droit qu’à un seul acte, c’est bien peu pour animer la matière, lui donner du sens. Le neurone n’a pas l’habitude de la lumière, son domaine c’est la connexion, la complexité, les courants électriques, la pensée. La matière, on le sait vend son corps et son âme à qui lui donne forme. Elle a des ambitions qu’elle voudrait bien imposer à l’abominable créature qui rampe en déformant son corps visqueux.

Dans la salle des hurlements de terreurs retentissent tandis que la créature hideuse commet l’inévitable : le viol, la relation non-consentie de la beauté et de la laideur. Le neurone entoure lentement sa proie, on entend le bruit horrible de la succion. Tout les différencie. Ils auraient du s’opposer, se repousser mais l’un et l’autre n’existent que par la présence de son contraire. La matière est proche de succomber étouffée par l’emprise du céphalopode qui l’entoure de sa molle énergie. Effarant ! On voit encore la beauté se débattre sous le voile dégoulinant de bave noircie par le désir de la bête haletante. Ses grognements résonnent au rythme de la possession. Tout est consommé ! Matière et neurone ne font plus qu’un. L’agitation dégoutante, odieuse, écoeurante, fait place à un silence plus incommodant encore. Sans aucun bruit, le processus de digestion se met en oeuvre. On devine les ondulations de la forme sur la scène. Cela dure car le temps est né et remplit l’espace.

Laisser un commentaire