L’expression

Philippe

Compliqué aujourd’hui de s’exprimer. En tout cas de se situer, puisqu’un discours n’a d’intérêt que s’il est plus à gauche que s’il était à droite. Dit autrement, la doxa vire tellement vers la gauche qu’elle risque de rencontrer la droite.

Difficile de s’exprimer quand les sujets qui intéressent le monde mettent en scènes des refoulements discursifs, c’est‑à‑dire des sujets qu’on apprend à ne plus nommer. Dit autrement, il existe des sujets que l’on ne peut pas aborder parce que la doxa l’interdit.

Pour clarifier le propos, il faudrait définir ce qu’est la doxa et ses interdits. Bien sûr, il y a la définition du dictionnaire : ensemble d’opinions, de croyances ou d’idées reçues admises comme évidentes par une majorité, sans être soumises à un examen critique. Mais, il y a des définitions plus insidieuses : la doxa, c’est ce bruit de fond des idées admises ; une pensée qui circule toute seule, si évidente qu’elle dispense de penser ; enfin, c’est sa définition la plus actuelle, une opinion sans consensus pour ne pas poser de question.

D’où viendrait une opinion sans consensus ? Il suffit d’affirmer d’abord que le bon sens n’a rien de populaire, ensuite que ce qui est important, ce n’est pas le discours, mais la personne qui le prononce. Voilà qui lève le doute, l’opinion populaire qui ne l’est pas, est construite par ceux qui tiennent les rênes de l’information (gouvernements, médias, partis politiques, avocats, influenceurs, etc.).

Nous savons maintenant ce qu’est la doxa, il faut s’attarder sur les sujets interdits. Mais, comme ils sont interdits, laissons le soin aux bâtisseurs d’opinion, d’en décider et surtout d’étaler leurs savoirs absolus.

En toute logique, on ne sait pas de quoi parler, puisque tout est déjà dit ou interdit. Il nous faut même faire très attention, puisqu’un humoriste s’est fait briser l’échine parce qu’une de ses magnifiques interventions tournait en ridicule les interdits et la doxa.

1984 se rapprocherait si l’on était en 2025, n’en déplaise à G. Orwell.

Eh quoi ! Ne serions-nous plus capables de réagir ? Peu de moyens de communiquer à notre disposition. Les réseaux sociaux nous éclairent si l’on choisit convenablement ses interlocuteurs.

Il y aurait bien la musique, pas celle de la star académie, bien sûr. Chaque jour, des compositeurs, chanteurs, grillots et laudateurs nous apprennent à nous projeter. Tous engagés à dépasser la pensée unique.

Écoutez Bach, qui inscrit son nom dans l’enchainement de ses accords ; Ferré qui décrit une relation dévastatrice grâce à la transition d’accords mineurs-majeurs ; Tiken Jah Fagoly que rien n’étonne plus :

Ils ont partagé le monde
Plus rien ne m’étonne
Si tu me laisses ton uranium
Moi, je te laisse l’aluminium
Si tu me laisses tes gisements
Moi, je t’aide à chasser les talibans
Si tu me donnes beaucoup de blé
Moi, je fais la guerre à tes côtés
Si tu me laisses extraire ton or
moi, je t’aide à mettre le général dehors …

Avons-nous appris de ces artisans de l’émotion ou bien accepterons nous béas les vœux de gouvernants inscrits sur un prompteur?

Philippe Herbaut – 31.12.2025