[zerobscrm_clientportal]
− Eh Marcel ! Qu’est-ce que j’ai fait ?
− J’en sais rien, mon vieux. T’as peut-être refilé un poulet à 2 pattes gauches à mon patron.
Nous sommes lundi, c’est le jour où John le boucher et sa femme font la compta. La belle va devoir s’y coller toute seule. Il n’y a pas de répit chez les commerçants.
− Vous ne me le gardez pas longtemps, sinon je viens vous tirer les oreilles et peut-être bien pire.
La dame qui vient d’interpeler le brigadier s’appelle Lila. John l’a rencontrée un jour d’affluence à la boutique. Elle s’était proposé de l’aider, car la queue dehors s’étendait de Custine à Château rouge. John, le loucherbem, avait immédiatement accepté parce qu’un premier regard l’avait électrisé.
Lui, ses yeux très bleus trahissant ses origines polonaises ; elle, magnifique Ivoirienne aux yeux noirs comme l’obsidienne. John avait plongé dans cet abime et s’y était réfugié. L’amour allumé un jour d’été dix ans après ne s’était pas éteint.
Il est emmené toutes affaires cessantes au commissariat de la rue Clignancourt à 200 mètres de là. Il fait remarquer aux 4 malabars qui l’entourent que l’on pouvait gagner du temps en y allant à pied et que l’heure passée dans le panier à salade coûtait aux contribuables. Il les aurait bien passés par la fenêtre du véhicule (les flics pas les contri- buables), mais son pote le brigadier lui avait fait la leçon.
Cette heure perdue, il faudra bien la rattraper. 18 heures par jour du mardi au dimanche : une énigme pour recaser 60 minutes productives sans compter la palabre qui l’attend chez les keufs.
À tous les coups, il ne verra un OPJ que vers 9 h 30. Y sont pas matinaux, ces gens-là. Il paraît même qu’ils le font exprès pour rendre leurs clients plus malléables.
− Bon, Marcel, si tu veux ta palette de cochon samedi, t’a intérêt à me dire pourquoi je suis là à perdre ma journée.
− Figure-toi que t’es devenu célèbre chez nous. Un commissaire de la Crim’ veut te parler.
− Ouais ! J’étais déjà célèbre de toute façon. Alors, accouche.
− On ne me dit rien ! Mais la Crim’ ne se déplace jamais pour rien. Ils ont appelé du « 36 », ils arrivent dans 10 minutes. Tiens-toi bien et réponds correctement aux questions qu’ils te poseront
Pépère raconte au patron du bar et à la serveuse comment la veille il était assis dans une salle d’interrogatoire parce qu’il a déchiqueté de ses crocs puissants une invitation qu’il n’aurait pas dû jeter à la poubelle. C’est en tout cas ce que semblent lui reprocher deux jeunes commandants de police qui s’inquiètent de sa santé mentale. Il conte avec sa lenteur choisie et son accent parisien son bref passage chez les flics.
— Y’en a pour longtemps ? J’ai mon chien qui m’attend dehors. Je vais me faire engueuler.
— La question est simple. Pourquoi avez-vous jeté l’invitation ?
— Je vous l’ai dit, je l’ai déchiquetée avec mes crocs. Elle n’était plus présentable.
— Avez-vous l’habitude de déchiqueter votre courrier ?
— Non, j’utilise un coupe-papier pour ouvrir mes lettres.
— Là, vous l’avez déchiquetée cette fois-ci !
— Non, je l’ai ouverte d’abord puis je l’ai laissée sur mon secrétaire et ensuite je l’ai déchiquetée.
— C’est une pratique courante ?
— Oui quand je laisse le courrier trop longtemps sur le secrétaire.
— C’est votre façon de trier votre courrier ?
— Bien sûr que non, je vous l’ai dit, cela arrive quand le courrier traîne sur le secrétaire.
— Oui, mais, pourquoi laissez-vous votre courrier tant de temps sur le meuble ?
— Ce n’est pas long, vingt minutes tout au plus.
— Vous n’avez pas l’intention de vous moquer d’officiers de police en fonction n’est-ce pas ?
— Certainement pas, messieurs ! Elles sont curieuses vos questions ! En quoi jeter un papier à la poubelle peut-il constituer une infraction ?
— C’est tout l’objet de notre question. L’invitation à la poubelle signifie que vous n’êtes pas allé au théâtre à la date indiquée, en tout cas pas avec cette invitation.
— Vous auriez pu le dire plus tôt ! je ne vais jamais au théâtre, on ne m’y accepte pas.
— Pourquoi ?
— Demandez-le à mon chien ! Il aimerait bien aller au cinéma, au théâtre ou au concert, mais il ne regarde que la télévision.
— Vous dites qu’il va vous engueuler. Pourquoi ?
— Il ne supporte pas quand je m’absente plus de vingt minutes.
— Vingt minutes ! Alors c’est lui qui déchiquette ?
— Non, c’est moi. J’ai oublié de vous dire que lui et moi, on ne fait qu’un.
— Vous recommencez à vous foutre de nous !
— Non ! Vous pouvez demander, on ne me voit jamais sans mon chien.
— Bien, on avance doucement. Votre chien et vous ne faites qu’un. Il a mangé l’invitation et vous l’avez mise à la poubelle, mais pour défendre votre compagnon vous dites que c’est vous qui l’avez déchiquetée (pas le chien, l’invitation bien sûr).
L’avenue de Saint-Ouen, quelques centaines de mètres après la Fourche, c’est à Paris seulement que l’on peut trouver ce genre d’endroit totalement invraisemblable.
Un coquet bout de rue a décidé un jour de se payer un coin d’amour,un coin de bonheur. En face, la Cité Pilleux, ancienne rue ouvrière, a gardé les ateliers du rez-de-chaussée et les habitations à l’étage. Toutes deux vivent une saine émulation encouragée un jour, par le trait de crayon d’un fonctionnaire du cadastre. Il a coupé en deux l’avenue parce qu’une loi de 1859 rattache au 17e, la Commune des Batignolles-Monceau et une partie seulement du quartier des Epinettes. On imagine d’âpres négociations entre édiles afin de récupérer ce bout de territoire. Quoiqu’il en soit à l’Est, c’est le 18e arrondissement, à l’Ouest le 17e. Au Panama par la magie d’un canal on change d’Amérique.
A Panam, c’est en traversant l’avenue que l’on change d’arrondissement, de statut social et la face du monde aussi. Ces deux bouts de rues, rive gauche, rive droite se livrent une concurrence féroce dans l’originalité, la qualité de vie, la protection de leur environnement.
Ils ont érigé des murailles pour permettr des jets de fleurs ou d’anathèmes dont ils sont sauvagement armés, mais surtout pour se protéger de l’agression de la vie parisienne. Il faut montrer patte blanche numérique avant que ne s’ouvrent de hautes grilles en fer forgé.
Devant ces portes du temps, il faut s’arrêter et se laisser envelopper par des effluves à l’odeur de pain frais qui se dégagent d’une petite boutique: une boulangerie française. On n’a pas prévu le béret, mais le pain que l’on y fabrique de la main experte d’un artisan de génie, est la preuve incontestable de l’existence de Dieu.
S’il n’est pas mort d’avoir contempler son œuvre, Dieu doit fréquenter la boutique du Boulanger. C’est dans le quartier le premier endroit où l’on cause. L’artiste accueille ses clients, souvent ses amis, avec l’amabilité d’un homme qui sait que son activité nourrit également le lien social.
Dans son atelier “Aux Pains garnis”, tout y est fait maison. Il a même obtenu un prix de la meilleure baguette de tradition. Son petit bonheur à lui, c’est de rencontrer ceux qui se sont laissés pénétrer par ses parfums subtils !
Il a fait son Tour de France et même d’Europe car on le trouve à Cologne, à Toulouse, à Strasbourg, à Nantes ou à Lyon; enfin partout ou des artisans inspirés ont accueilli un Ouvrier pour que se perpétue la tradition du Pain.
L’obstacle de la grille surmonté, c’est à l’ouïe que s’adresse le petit bout de rue. Le tumulte de l’avenue de Saint-Ouen fait place au calme. Un havre de paix se dévoile dans une enfilade d’immeubles de quatre étages et un espace de verdure aménagé avec un goût exquis.
On accroche des fleurs à la fenêtre. L’endroit où l’on vit est celui que l’on montre le plus volontiers: il faut qu’il attire le regard. En tout cas, le visiteur a droit à une exposition permanente où l’on rivalise de parfums délicats et de robes multicolores. Un festival des sens et de sérénité qui n’a pas encore attiré les promoteurs immobiliers, les indigènes de la rue s’en portent très bien.
L’assemblée des propriétaires et locataires a décidé que le vivre ensemble méritait quelques règles de bon sens que toutes et tous ont acceptées. Pour un peu un indice de civisme serait publié chaque trimestre, une sorte de bonheur national brut comme au Bhoutan.
Ici, la cohésion sociale n’est pas laissée à la compétence des services de l’Etat, on peut donc se laisser aller à la jouissance des lieux.
Ailleurs on confie à l’administration l’ingénierie sociale. Voilà une belle expression pour éviter
de dire qu’à Paris on ne connaît pas son voisin. Ici, point n’est besoin de recourir à des consultants pour dire comment innover, créer, monter des projets.
Le petit bout de rue réinvente la démocratie participative. Il met en œuvre ses fondements en imitant les centres sociaux et politiques de la Grèce antique.
On organise, lorsque viennent les beaux jours, des banquets. Les débats sont houleux, mais toujours amicaux. On y parle de copropriété et le syndic met en forme les décisions le l’aréopage.
Les quatre étages de chaque immeuble semblent flotter dans un océan de verdure que le vent fait murmurer lorsque vient l’automne. La musique est si belle que lorsque cessent ses battements, on les ressent encore.
Le temps et l’espace lui appartiennent comme s’ils avaient décomposé le béton de la machine à habiter.
On se croirait au paradis, constate le Commissaire Christophe Marian, mais sa présence bouleverse la sérénité du lieu. La Police investit le bout de rue parce qu’un meurtre vient d’y être commis. Pour protéger la scène de crime, des rubalises sont installées immédiatement et les gardiens de la paix relèvent l’identité des personnes qui entrent ou sortent de l’immeuble.
Les passants se transforment à l’instant en curieux morbides. Les médias, probablement informés par un indiscret, envahissent l’allée boisée et piétinent sans vergogne le jardin si inspiré.
Marian, dans sa déclaration à la presse, indique qu’un certain Le Tallec a été trouvé mort égorgé à l’aide d’une arme qui n’a pas été retrouvée. La police scientifique est sur les lieux, les premières auditions sont en cours.
La brigade criminelle de la Préfecture de Paris est saisie des investigations, déclare le Procureur de la République en arrachant promptement le micro des mains du Commissaire. À ce stade de l’enquête, la Police ne privilégie aucune piste, poursuit-il, comme pour donner de la densité à sa déclaration.
Le Commissaire fait évacuer les badauds en jurant contre ces bons à rien qui entravent son enquête. Il demande aux habitants du bout de rue de rester chez eux. Il réunit son équipe pour un premier briefing dans un atelier que le régisseur a mis gentiment à sa disposition. En attendant les délégations du juge d’instruction, il distribue à chacun les missions d’investigations. Le juge et le Commissaire ont l’habitude de travailler ensemble, cela devrait permettre de faciliter la tâche de son équipe.
Nous sommes le 17 juin, l’action publique est en mouvement.
Pauvre cellule familiale, tu ne résistes pas aux charmes de cette époque où l’on gère pour toi la sécurité de l’emploi, la sécurité sociale et la retraite. Ton existence est mise en danger parce que la solidarité dans la famille fait place à l’expression permanente de l’intérêt personnel. C’est la loi qui te protège, qui te prive de tes bons offices au profit de l’harmonie que chacun recherche pour lui même. Ce n’est pas nouveau, l’idée que l’on se fait de sa place dans la société évolue en même temps que la vague de textes protecteurs qui déferle sans précaution sur ta communauté.
La raison et l’administration tentent de remplacer l’amour. Eclatante indécence que cette hécatombe que subissent nos ainées lorsque la grippe ou la canicule font leur apparition. «Nos Vieux» ont le droit à notre reconnaissance et à nos soins.
Cette vielle dame du vingtième siècle les avait elle reçu de son mérite? La guerre l’avait privée de son mari. Elle, une poliomyélite que l’on ne soignait pas à l’époque l’avait privée de ses jambes et un peu plus.
Son bel officier français en grand uniforme de l’armée coloniale était parti pour assainir les marais infestés de moustiques, d’une région d’Afrique du Nord, avec la compagnie qu’il commandait, au nom de cette solidarité qu’aujourd’hui on foule aux pieds parce que la terre appartient aux peuples, pas à la France. Il n’en était pas revenu, mort de la fièvre des marais (malaria) et de l’illusion d’avoir servi sa patrie et peut-être les amis qu’il s’était fait là bas. Elle, son infirmité l’avait rendue dépendante de sa fille. Elles avaient, toutes les deux traversé une autre guerre, tapies dans des abris ou au service obligatoire de l’envahisseur dans la maison de la famille.
Sa fille unique avait épousé un brave homme qui avait accepté de s’occuper de sa belle mère. Le couple avait fait de beaux enfants.
Cette belle et grande dame immobile percevait trop bien la charge qu’elle représentait pour sa famille qui lui reprochait doucement d’être responsable d’une vie bien terne. Les années folles, les siens ne les avaient pas vécues. La dame aux cheveux blancs portait son infirmité et ses peines avec dignité et retenue. Son seul bien était une photographie de son mari en grand uniforme, à cheval. Elle avait perdu ses jambes, une grande partie de sa vie mais pas son cœur.
Comme pour alléger le poids d’une culpabilité qui tordait son ventre, elle distribuait, à ces petits enfants, la bonté et l’amour parce que sa vie en dépendait. Lorsque l’un d’entre eux, petit bonhomme d’à peine quatre ans avait découvert d’étranges signes cabalistiques sur la photographie, elle lui avait appris à lire et puis à compter aussi.
Ce tout petit bonhomme subjugué par ses boucles blanches, son attention de tous les instants et ses airs de princesse de conte de fée, lui vouait une admiration infinie. Elle avait suscité chez lui une soif d’apprendre et de découvrir. Elle l’avait accompagné jusqu’au bout parce qu’une relation d’une tendresse très profonde unissait les deux êtres et qu’elle en percevait les bienfaits.
Elle ne s’était pourtant pas débarrassée du mal qui la rongeait, le serpent mordait ses entrailles chaque jour un peu plus. On l’a conduite à l’hôpital. Elle ne pouvait plus retenir ses gémissements et même pas partager sa souffrance. Elle qui n’avait pas été épargnée par la vie avait dépensé ses dernières forces pour que ses petits enfants lisent dans ses yeux le dernier remerciement qu’elle leur adressait d’avoir adouci son calvaire. Les petites mains qui disparaissaient dans la sienne avaient grandi: l’amour n’est pas morte.
Ludo avait pris une mauvaise décision. Il aurait voulu la retenir et continuer de partager la passion. Il n’avait pas saisi cette exhortation, cachée dans une expression pleine de retenue, à la rejoindre en Chine ; il ne l’avait pas compris, ou bien l’entreprise était-elle au-dessus de ses moyens. Que ne s’était-il précipité à l’aéroport pour l’empêcher de partir ? Il aurait su trouver les mots que son cœur lui soufflerait. Au lieu de tout cela, sa lâcheté l’avait conduit à accepter, à ne rien mériter d’elle, à préférer son confort et son égo. Il était resté au pied de l’escalier.
La mauvaise décision c’est ce qu’il se répétait tous les jours. Il avait passé le premier jour sans elle à boire à la terrasse d’un café. Il s’était couché ivre mort dans le caniveau et ne l’avait plus quitté. Exclu de son cercle d’amis, exclu de son IEP, exclu du monde ; il croyait qu’il pouvait se punir de n’avoir pu sauver le seul véritable emballement qui avait illuminé sa vie. Il trouvait des justifications dans les verres d’alcool ; il en était arrivé aux bouteilles qu’il tétait avidement ; le liquide précieux était le moteur principal de sa vie. Pour attirer la compassion, il avait tenté plusieurs fois de se suicider ; même sa famille ne supportait plus ses séjours à l’hôpital. Il était celui qui croit avoir vécu et pouvoir passer le reste de son temps à provoquer la mort. Il ne sait rien d’elle, l’imbécile, mais il dit qu’elle sera moins dure que la douleur. Sa condition le poursuit chaque nuit jusqu’à ce rêve étrange mettant en scène sa bouteille :
elle est là, présente et l’entoure d’un voile hypnotique. Il est assis à sa table de travail les yeux fixés sur une feuille de papier virtuelle. La garce lui prodigue des caresses animales. Nue, lascive, elle l’entoure de ses bras menus et quand il veut la posséder, elle se dérobe en riant. Il la supplie et quand il peut la tenir, l’étrangler de ses pauvres mains, elle s’évanouit comme le filet d’eau dans le sable de la dune. Il sait qu’il doit arracher la chape qui l’enserre, mais elle s’empare d’un repli de son âme et réapparait. La voilà, plus puissante encore, qui occupe la place. La bête se délecte de ses neurones, se repait de ses souvenirs. Il crie qu’elle le libère, qu’elle cesse cette débauche maléfique. Mais l’autre mène grand train et la supplique n’a pour effet que d’augmenter la souffrance et l’emprise. Abruti de douleur, pantin désarticulé, vidé de sa substance, épuisé, il s’abandonne à sa maitresse.
La mort le réveille, elle est en colère.
– Vous n’avez pas le droit de décider de terminer votre vie. J’ai ce droit. Votre terme n’est pas échu.
– Je croyais que vos intentions cruelles s’étaient révélées et que vous m’attendiez en savourant votre victoire prochaine. Ma vie ne sert à rien, je n’ai plus de passion, l’amour est morte.
– La mort fait partie de la vie, mais vous l’avez, seul, transformée en enfer. Cuvez votre vinasse, vous n’avez pas besoin de pareille compagne ! Vous possédez une faculté qui vous différencie des rats qui courent entre vos jambes la nuit, c’est le libre arbitre. Ecoutez le vent et cessez de poursuivre votre égo !